Les clés du langage du corps - Lettre Club Fédéral FFT
INTRODUCTION
Depuis plus de dix ans que je me consacre à l’aspect mental de l’entraînement, j’ai pu me rendre compte à quel point le mental était décisif en match et en même temps à quel point il était parfois difficile d’agir dessus concrètement à l’entraînement. Depuis bientôt deux ans, je travaille à la mise au point d’un ensemble d’outils pédagogiques visant à rendre l’entraînement mental concret et facile à intégrer dans les séances d’entraînement. Deux ans d’expérimentations sur le terrain avec des jeunes joueurs de 10 à 17 ans évoluant en club ou ayant un niveau international. Deux ans également d’échanges avec des entraîneurs de différents pays qui m’ont permis au fil du temps d’affiner les outils. Le résultat ? Un nouveau concept : le « Tennis Mental Kit ». De même qu’il existe des kits mini-tennis pour faciliter l’enseignement du mini tennis ou des kits de préparation physique pour mettre plus de qualité et de diversité dans les exercices de préparation physique, de même, avec le matériel pédagogique du Tennis Mental Kit, il devient plus facile de travailler le mental sur le terrain, en alliant fun et efficacité.Dans cet article, nous allons nous focaliser sur le travail autour du langage du corps, en mettant tout d’abord en évidence le lien entre la tête et le corps, puis en créant des synergies entre préparation physique et préparation mentale, enfin en présentant deux exercices spécifiques à mettre en place sur le terrain avec le Kit Langage du corps.La préparation mentale n’est pas seulement affaire d’état d’esprit. Elle requiert également des exercices et des techniques pouvant être appliqués sur le terrain lors des entraînements.Les 3 principaux axes d’intervention de l’entraîneur sur le plan mental sont :1/ La tête avec des techniques mentales comme par exemple la visualisation2/ Le corps avec des techniques corporelles telles que la respiration3/ L’environnement avec des exercices de mise en situation comme par exemple le scoring.Pour un jeune joueur de tennis, les techniques corporelles apparaissent beaucoup plus concrètes que les techniques mentales. Il paraît donc judicieux de les introduire dès le plus jeune âge. En dehors de l’apprentissage des techniques de respiration ou de relaxation, le travail sur le langage du corps représente un chapitre essentiel dans la formation des jeunes.
QUELQUES EXEMPLES DU HAUT NIVEAU
En match, le langage du corps d’un joueur constitue un livre ouvert sur son état émotionnel et mental. C’est la partie émergée de l’iceberg. En prenant conscience de son langage du corps, le joueur acquiert un puissant levier d’action sur ses pensées et sur ses émotions. En effet, le corps, la tête et les émotions représentent les 3 pôles du fonctionnement humain. Ils forment un système cohérent dans lequel tout changement dans l’un des pôles entraîne un changement dans les 2 autres pôles. En modifiant son langage du corps, un joueur peut en très peu de temps passer d’un état interne négatif à un état interne positif. Par ailleurs, tout au long du match, à travers ses attitudes corporelles, le joueur envoie consciemment ou inconsciemment des messages qui exercent une influence plus ou moins importante sur l’état interne de son adversaire. De même, l’attitude corporelle de l’adversaire a un impact indéniable sur l’état interne du joueur. Ainsi, au-delà du duel purement tennistique, un duel psychologique a lieu, et sa manifestation la plus visible se situe au niveau du langage du corps.
Dans son éditorial de l’Equipe du 28 janvier 2008, Mats WILANDER nous fait partager sa vision de la finale de l’Open d’Australie entre Jo-Wilfried TSONGA et Novak DJOKOVIC :« Je crois que la finale s’est jouée sur le mental (…) Le « body language » des deux joueurs n’a pas été très bon. Si Djokovic avait montré ce qu’il a montré aujourd’hui face à un Nadal, je suis sûr que Nadal en aurait tiré profit. Pour les deux finalistes, c’est le prochain progrès à faire. J’ai pourtant eu l’impression que Djokovic était plus dans le match que Tsonga. Tsonga ne jouait pas pour gagner. Il se contentait de se dire : « C’est cool, je m’amuse. » Et puis petit à petit, on a pu voir sur son visage qu’il cessait de prendre du plaisir. C’est quelque chose qu’il ne peut pas se permettre. C’est pour cela que le Body Language est si important. On joue contre un autre être humain qui n’arrête pas de vous observer. Il lui faut montrer à son adversaire qu’il n’est pas là pour s’amuser mais pour gagner un match. » Selon Albert Merhabian, chercheur à l'université de Pennsylvanie pendant les années soixante-dix, 7% seulement de la communication serait véhiculée par les mots, 38 % le serait par les aspects de la voix (rythme, volume, débit, timbre, intonation, etc.) et 55 % par le langage corporel (expressions du visage, gestes, postures, etc.). Dans une situation de communication normale, avec des échanges verbaux, le poids du langage du corps est donc prépondérant. Dans un match de tennis, un joueur, a priori, parle peu. Pendant les points, il s’exprime avec sa raquette en « dialoguant » avec son adversaire. Entre les points, c’est avec son langage du corps qu’il s’exprime. Les messages corporels qu’il adresse consciemment ou inconsciemment à son adversaire (et à lui-même) vont de ce fait peser encore plus lourd que dans une situation de communication normale. Il est d’ailleurs possible d’élargir la notion de langage du corps au « para corporel », c'est-à-dire tout ce qui entoure le corps, par exemple la tenue vestimentaire, le look (cf la coupe de cheveux iroquoise de Roddick, lors du quart de finale de Coupe Davis EU/France en 2008 à Winston Salem, qui pouvait être interprétée comme un message silencieux du genre : « on va vous scalper ! »). Compte tenu de tous ces éléments, il apparaît donc indispensable de pouvoir développer chez le joueur un langage du corps fort et positif. Pour changer de registre, la différence entre un bon chanteur et une bête de scène se situe précisément au niveau du langage du corps. L’exceptionnelle réussite de Yannick NOAH en tant que chanteur, en dehors de la qualité de ses musiciens et des textes de ses chansons, réside pour une très grande part dans sa présence physique. D’ailleurs, à l’époque où il jouait sur le circuit ATP, il gagnait souvent des matchs plus sur son attitude et sur son langage du corps de guerrier que sur le jeu proprement dit. Pour l’anecdote Mats Wilander raconte que le jour de la fameuse finale de Roland Garros 1983, il était tellement impressionné par le jeu de scène du joueur français qu’il était plus occupé à regarder Yannick qu’à jouer au tennis ! Et ce n’est pas un hasard si les conseils de Yannick Noah du temps où il était Capitaine de l’Equipe de France de Coupe Davis tournaient beaucoup autour du langage du corps. En 1991, lors du match de Leconte contre Sampras, il respirait avec Leconte aux changements de côté pour l’amener à évacuer la pression et à rester concentré. Pendant le dernier simple entre Forget et Sampras, il disait à Guy Forget : « Ne serre pas le poing. Lève-le. Sois conquérant. » En 1996, lors de la finale contre la Suède, ses paroles pour redonner confiance à Arnaud Boetsch, qui commençait à avoir le moral dans les chaussettes dans l’ultime match contre Kulti, étaient : « Ne baisse pas la tête. Redresse la. Garde la tête haute. » Yannick Noah était un athlète exceptionnel et son langage du corps était exceptionnel. Peut-être y a-t-il là une relation de cause à effet ?...
QUELQUES EXERCICES
La préparation physique façonne le corps d’une certaine manière et contribue donc à construire le langage du corps de base du joueur. Ce qui saute le plus aux yeux quand on regarde les joueurs pros s’échauffer avant un match sur le circuit, c’est la force qui se dégage au niveau du haut du corps : port de tête, maintien des épaules, dos bien droit.
1. « EPAULES REDRESSEES »Exercice simple à réaliser sur le court pour développer chez les jeunes le même type d’attitude au niveau du haut du corps.Matériel pédagogique : un bâton (manche à balai).2 serveurs, 1 retourneur.Chaque serveur à tour de rôle joue 2 points. Pendant les temps d’attente, le serveur effectue 20 torsions axiales en calant le bâton derrière les épaules. Le langage du corps avant de servir sera naturellement plus solide et affirmé. D’ailleurs, dans le langage courant, ne dit-on pas de quelqu’un qui est mentalement fort qu’ il a les épaules solides ?
2. « RETOURNER AVEC LES ABDOMINAUX »
Il existe d’autres expressions du langage courant pour évoquer la force mentale d’un individu, par exemple : il en a dans le ventre ou il s’est sorti les tripes. Le renforcement de la sangle abdominale au-delà de l’effet évident sur le plan physique a un impact indéniable sur la capacité mentale du joueur à encaisser les coups, à résister à la douleur et à la frustration.Autre exercice donc, tout aussi simple que le 1er, à réaliser sur le court permettant de combiner préparation physique, renforcement mental et jeu.Matériel pédagogique : un tapis de gym.1 serveur, 2 retourneurs.Le serveur sert de la ligne de service. Chaque retourneur à tour de rôle joue 2 points. Pendant les temps d’attente, le retourneur effectue 20 abdominaux ou fait la planche pendant 30s. Au moment de retourner, il sentira davantage de solidité physique et mentale pour absorber la puissance du service. En octobre 2006, lors d’une formation d’entraîneurs que j’animais en Croatie à Zagreb, à la fin de la journée, je passe devant la salle de fitness du centre national d’entraînement et là je vois une jeune fille de 12/13 ans équipée de gants de boxe et d’un casque de protection en plein entraînement de boxe. Comme je lui posais la question, l’entraîneur avec qui j’étais m’a dit que c’était une joueuse du centre et qu’en fait tous les jeunes joueurs du programme national participaient à un ou deux entraînements de boxe chaque semaine pour développer leur combativité.Cette pratique des sports de combat a d’ailleurs été également utilisée en France, par la Fédération et plusieurs centres d’entraînement.
3. « DEVINE QUI VIENT JOUER » Voici un exercice spécifique sur le langage du corps.Matériel pédagogique nécessaire : cartes body language du kit langage du corps Les joueurs jouent six jeux d’entraînement. Avant chaque jeu, chaque joueur tire au sort une carte parmi les 6 cartes body language, sans la montrer à son adversaire. Pendant la durée de chaque jeu les joueurs doivent jouer le rôle indiqué sur la carte tirée au sort en tenant compte des indications de langage du corps qui y figurent et deviner celui joué par l’adversaire. A la fin de chaque jeu, les joueurs rejoignent l’entraîneur, échangent sur ce qu’ils ont ressenti et lui donnent leur pronostic sur le rôle joué par l’autre. L’objectif est de faire expérimenter par les joueurs des attitudes positives et négatives afin de les aider à prendre conscience de l’impact du langage du corps sur leur état interne et sur l’image projetée en direction de l’adversaire. Les 6 cartes correspondent aux six profils d’attitudes positives et négatives que l’on rencontre le plus fréquemment sur les courts. Trois mettent en scène des attitudes positives : WARRIOR, EYE OF TIGER et ZEN MASTER. Les trois autres mettent en scène des attitudes négatives : LOSER, NERVOUS et COMPLAINER (celui qui se plaint). Si l’on comprend aisément l’intérêt pour un joueur de s’entraîner à adopter le langage du corps positif du WARRIOR, de l’EYE OF TIGER ou du ZEN MASTER, il peut paraître plus surprenant de demander à ce même joueur d’adopter le langage du corps négatif du LOSER, du NERVOUS ou du COMPLAINER ! Cela renvoie en fait au concept de l’injonction paradoxale que l’on doit à Paul WATZLAWICK, co-fondateur du Mental Research Institute de Palo Alto. Au lieu de s’acharner à interdire ou à sanctionner le comportement négatif du joueur (ce qui ne fait que renforcer la plupart du temps le comportement négatif), l’injonction paradoxale consiste à demander au joueur d’adopter volontairement le comportement négatif que l’on veut éviter. Ainsi, on remplace progressivement le côté involontaire, automatique et la plupart du temps subi de ce mauvais comportement par un acte maîtrisé découlant d'une décision volontaire. Il reprend ainsi en main son attitude et prend conscience qu’il a le choix de se comporter de telle ou telle façon. C’est le début d’un changement d’habitude et d’attitude qui peut être extrêmement rapide et surprenant.
4. « ACTORS STUDIO »Matériel pédagogique nécessaire : 6 chasubles du kit langage du corps6 joueurs sur 3 courts. Les 6 chasubles sont réparties sur les 3 courts. Chaque joueur au départ endosse la chasuble qui se trouve sur son côté de terrain (WARRIOR, EYE OF TIGER, ZEN MASTER, LOSER, NERVOUS et COMPLAINER ). Pendant 5 mn les joueurs jouent des points en ayant comme objectif prioritaire d’adopter le langage du corps indiqué sur la chasuble. Toutes les 5 mn, les joueurs tournent en laissant leur chasuble pour le joueur suivant et en endossant une nouvelle chasuble. Au bout de 30 mn, ils ont ainsi expérimenté les 6 langages du corps. Ils peuvent enchaîner avec du jeu libre.
L’objectif pour les joueurs est d’entrer encore davantage dans les différents rôles en endossant en quelque sorte le costume du personnage qu’ils jouent. De la même manière que l’on peut changer de costume, il est possible de changer d’attitude.
A eux de choisir le costume qu’ils veulent porter en match. Ils se retrouvent donc face à eux-mêmes et à l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes, en position de prendre leur responsabilité par rapport à l’attitude qu’ils souhaitent adopter.
CONCLUSION
Pour résumer, le but des différents exercices que nous venons de voir est de :
- Prendre conscience que la préparation physique peut « muscler » le mental
- Prendre conscience de son langage du corps et de celui des autres
- Expérimenter d’autres langages du corps pour en ressentir l’impact émotionnel
- Prendre conscience de l’impact de son langage du corps sur l’adversaire
- Responsabiliser les joueurs vis-à-vis de leur attitude sur le court

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